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Mouvement

Histoire nº 17

Les rêves ne travaillent pas à notre place

C'est quand même drôle cette envie de brûler les étapes après trente ans à n'avoir rien fait d'autre qu'attendre.

J’ai commencé le ballet il y a cinq mois et depuis quelques jours j’ai l’impression d’être revenue à la case départ.

Je me souviens de mon premier cours. Je ne comprenais pas un mot de ce qui était demandé si ce n’est que je devais tendre mes jambes (c’est d’ailleurs assez surprenant l’effort que ça m’a demandé la première fois). Je regardais mes pieds pour savoir lequel devait passer devant. Dans l’effort, les paumes de mes mains pivotaient en même temps que mes pieds. Mais j’étais siiiii heureuse d’être là. Chaque petite réussite était énorme.

À ce moment là, je ne réalisais pas à quel point ne rien connaître était confortable.

Cinq mois plus tard, je sais (théoriquement) ce qu’est un jeté, une arabesque ou un rond de jambe et (de temps en temps) quel pied doit partir. Il peut même arriver, par je ne sais quelle grâce divine, que j’arrive à réaliser un enchaînement sans regarder les jambes de la personne devant moi.

Et pourtant, ces derniers jours, j’ai rarement eu autant l’impression d’être complètement à côté de la plaque.

Les relevés sur une jambe sont durs à tenir. La demi-pointe que je voudrais plus haute. Les jambes qui manquent de force. Des vidéos sur YouTube qui me confrontent à l’écart qui existe entre ce que je voudrais faire et ce que mon corps me permet.

Bref, je suis sortie d’un cours, aujourd’hui, avec l’impression que c’était mon premier.

En vrai, je sais que j’ai progressé d’une certaine manière.

Mais je ne le ressens pas.

Je réalise qu’au début, mon ignorance me protégeait. Je ne voyais pas encore mes défauts. Je faisais un relevé et j’étais fière du simple fait de tenir debout. Personne ne m’avait encore appris à voir tout ce qu’il y avait à corriger.

Plus le temps passe et plus je comprends ce que je suis censée faire. Et cette compréhension a progressé beaucoup plus vite que mes jambes.

Je ne dois pas oublier que je ne suis pas arrivée à mon premier cours avec ce regard-là. Il y a eu cinq mois de cours trois à quatre fois par semaine, des heures à la barre, d’erreurs corrigées, oubliées, recorrigées…

J’en ai révé et ce rêve a patienté des années sans rien me demander. Mais depuis que je l’ai rejoint, il a un peu changé de visage. Il ne se contente plus d’exister, il me demande du travail. Un travail précis, répétitif et LENT. Refaire le même relevé quinze fois pour gagner deux millimètres de hauteur, recommencer un exercice que j’étais certaine d’avoir compris la semaine d’avant, encore et encore et encore.

Et oui, je voudrais pouvoir condenser dix années de ce travail-là dans les cinq mois qui viennent de passer.

C’est quand même drôle cette envie de brûler les étapes après trente ans à n’avoir rien fait d’autre qu’attendre. Mais ce que je vais essayer de retenir, c’est que j’ai attendu presque toute une vie pour avoir enfin le droit de travailler ce rêve-là. Ce serait absurde d’abandonner maintenant, car le travail se révèle plus dur et beaucoup plus lent que je ne l’imaginais.

Mais si je dois être honnête, ce n’est pas vraiment la lenteur qui me pèse. C’est le timing. Si j’avais commencé à six ans, la lenteur n’aurait posé aucun problème. J’aurais eu toute une vie devant moi pour ajuster et recommencer. Ce qui m’inquiète c’est que je me demande si le temps qu’il me reste suffira à danser comme j’en rêve.

Je ne sais pas répondre à cette question. Mais ce serait absurde d’abandonner maintenant, seulement parce que j’ai peur de ne pas avoir assez de temps pour aller aussi loin que je le voudrais. J’ai attendu presque toute une vie pour avoir enfin le droit d’essayer.

Je ne sais pas quelle danseuse je serai dans un an. Encore moins dans cinq. Je ne sais pas jusqu’où mon corps acceptera de m’emmener ni si à quarante ans ce genre de progrès m’est encore permis. Je ne sais pas.

Pour l’instant, je sais seulement que demain, je retournerai à la barre. Que je ferai encore des relevés trop bas, des jetés trop mous, les jambes et les pieds pas assez tendus, la tête mal placée, les bras qui me feront ressembler à un « poulet mort » et que mon prof corrigera quelque chose que j’étais persuadée d’avoir enfin compris.

Et je recommencerai.

Dans le texte précédent, j’écrivais que les rêves savent attendre. Cinq mois plus tard, je découvre qu’une fois qu’on les a rejoints, ils nous demandent parfois la même chose.

A très vite,

Elsa

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