Petite, je regardais les ballets sur Arte. Une main posée sur le dossier d’une chaise, je montais sur les demi-pointes et je pliais les genoux « comme » les danseuses à l’écran.
C’était mon rêve. Un rêve que je gardais pour moi.
Les cours coûtaient cher et je n’aurais jamais osé demander à ma mère. Alors j’ai continué à danser toute seule, entre le canapé et la table, là où personne ne me voyait.
En grandissant, je n’ai pas vraiment eu l’impression de renoncer. C’était même pas une question d’énergie, ni de « c’est trop tard ». C’est beaucoup plus simple que ça, et d’une certaine manière beaucoup plus triste aussi : je n’y pensais plus. Le ballet appartenait à un passé enterré que je ne pleurais même pas. J’avais rangé ce rêve si loin que j’ai fini par croire que je n’en avais aucun, sans jamais penser à celui-là. Que rien, nulle part, ne me tiendrait assez au corps pour que je m’y accroche.
Et puis ma fille est née. (Ceux qui me suivent le savent : c’est toujours avec elle que ça bascule.)
J’avais trente-sept ans. Et elle m’a appris, rien qu’en arrivant, que « tard » ne veut pas dire « jamais » et qu’il me restait peut-être d’autres rêves à vivre.
Je me suis inscrite dans une salle de sport. Par hasard, elle proposait des cours de ballet. J’ai un peu hésité, et j’ai essayé un cours…
Je ne serais sans doute pas restée sans les autres femmes du cours. Elles m’ont encouragé à revenir, m’ont parlé de leurs débuts… Ça m’a aidé à relativiser mon style « carnard sorti d’un cours de yoga ».
Le cours est annoncé « tous niveaux », ce qui est une façon polie de dire qu’on n’a rien prévu pour les catastrophes comme moi. Le prof lance des mots, jeté, pas de bourrée, dégagé…. Au début je les reçois comme du bruit blanc, ensuite j’essaye de les associer à ce que font les autres autour de moi.
Pendant que le reste de la salle glisse avec la grâce de gens qui savent où va leur propre corps, moi je fixe mes chaussons en me demandant lequel est censé être devant.
Et pourtant, au milieu de ce carnage chorégraphique, il arrive qu’un mouvement, un seul, tombe presque juste. Presque. Ça suffit à me faire sourire toute seule, une main agrippée à la barre comme à une bouée.
Le prof parle fort, il crie même. Mais il sourit avec les yeux.
Et derrière cette exigence que je chéris plus que tout chez les gens que je croise, je lis beaucoup d’amour : le souci qu’on progresse, celui de faire honneur à la danse en la transmettant avec passion. Alors quand il me lance que j’ai le nombril relâché, je souris et je le remercie intérieurement.
Parce qu’au fond, ce que je ressens dans ces instants-là n’a rien de ridicule : c’est une joie immense. Faire partie du groupe. Tenir la barre. Réaliser avec vingt ans de retard et deux pieds qui n’en font qu’à leur tête, le rêve de la petite fille accrochée au dossier de sa chaise.

Et puis, étrangement, il y a aussi une tristesse.
Je me dis que j’aurais tellement aimé ça, plus tôt. Que j’ai manqué quelque chose.
Ce n’est pas trop tard, je suis là, deux à quatre fois par semaine, mais quelque part, ça l’est un peu quand même. On ne devient pas danseuse à quarante ans.
Je le sais, et je le garde sans amertume. Mon parcours m’a menée exactement là où je suis et je n’ai aucun regret. Je ramasse simplement la leçon pour la transmettre à ma fille : fais ce qui te plaît vraiment, ne remets pas ça à un moment qui n’arrivera peut-être pas, n’attends la permission de personne.
Et voilà, à peine sortie d’un cours, je pense déjà au suivant.
La salle de danse, les barres, les tenues, la musique qui commence : oui, tout ça, ça m’aurait vraiment plu. Ça me plaît, aujourd’hui. Et c’est peut-être ça, la vraie découverte : je croyais n’avoir aucune passion et il aura suffi d’une salle trouvée par hasard, d’une main sur une barre, pour comprendre que je m’étais trompée depuis le début.
Oui, on peut commencer adulte. Les rêves savent attendre.

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