Commençons par un aveu : j’ai oublié la plupart des livres que j’ai lus.
Et j’en ai vraiment pris conscience il y a quelques jours quand j’ai reclassé les livre dans la bibliothèque (ils avaient passé des mois en carton, à l’abri de ma fille qui adorait les faire tomber des étagères).
J’ai pris les livres un par un et j’ai essayé de me souvenir de l’histoire. Pas la quatrième de couverture. L’histoire. Ce qui arrive, à qui, et pourquoi ça m’avait plu ou pas.
Pour la grande majorité, RIEN, ou pas loin. Un titre, une couverture, une vague sensation d’avoir « bien aimé (peut-être ?) », et puis plus rien. Des romans entiers évaporés. J’avais pourtant tourné chaque page. J’avais peut-être même ri ou pleuré (peut-être ?). Disparu.
Mais il y a quand même eu quelques livres dont je ne me souviens pas non plus exactement exactement de l’intrigue, mais qui ont laissé quelque chose. Une façon de regarder. Une question que je ne m’étais jamais posée et qui ne m’a plus lâchée. Ceux-là, je ne pourrais pas vous résumer leur scénario, mais je pourrais vous dire précisément qui j’étais avant de les lire, et qui j’étais après.
C’est de ceux-là que je veux parler. Pas des livres qu’on lit pour passer un bon moment et se divertir. Des livres qui s’imprègnent en nous, nous changent et restent.
Corps et âme (Frank Conroy)
L’histoire d’un petit garçon qui découvre qu’il est vraiment doué pour le piano. Un don immense.
Je l’ai lu d’une traite, ce qui ne m’arrive plus (il y a des choix vitaux à faire quand on est maman). Conroy raconte l’apprentissage, la discipline, le moment où le talent rencontre le travail, avec une justesse qui donne envie de se remettre à quelque chose. N’importe quoi. Pourvu qu’on s’y donne entièrement. C’est un livre qui ne parle pas que de piano. Il parle de ce que ça coûte, et de ce que ça offre, de vraiment vouloir être bon à quelque chose.
Les Piliers de la Terre (Ken Follett)
Mille pages sur la construction d’une cathédrale au XIIᵉ siècle. Dit comme ça, on dirait une punition. Je sais.
Et c’est un des romans les plus incroyables que je connaisse. Follett fait tenir, dans la pierre et le mortier, l’ambition, la vengeance, l’amour, le pouvoir, la foi, sur des générations entières. On s’attache à des gens qui meurent avant la fin du chantier et on continue à se soucier de leurs enfants. Quand je l’ai refermé, j’ai regardé les vieilles églises autrement. Pas comme des décors. Comme des rêves que des inconnus ont mis toute leur vie à bâtir, sans jamais en voir l’achèvement.
Ravage (Barjavel)
L’électricité disparaît. D’un coup. Et toute notre belle civilisation, si fière de ses machines, s’effondre comme un château de cartes devant un ventilateur.
Barjavel a écrit ça en 1943, et c’est devenu plus actuel chaque année. Au-delà de la catastrophe, ce qui reste, c’est la question : qu’est-ce qu’on sait encore faire de nos mains ? Que reste-t-il de nous quand on débranche tout ?
C’est le bouquin que je conseille à tous les gens qui me disent qu’ils n’aiment pas lire, et ils reviennent tous en me disant que c’était génial. Parce que je ne crois pas, au fond, que les gens n’aiment pas lire. Je n’arrive pas à me faire à cette idée. Je crois juste qu’ils n’ont pas encore trouvé ce qu’ils aiment lire. Après je leur conseille Ken Follett.
Shantaram (Gregory David Roberts)
Un évadé de prison débarque à Bombay et y refait sa vie, dans les bas-fonds, les bidonvilles, l’amitié, la contrebande, l’amour…
C’est un pavé. Un vrai. Mais on le porte partout parce qu’on ne veut pas quitter cette ville, ces gens, cette vie qui déborde de chaque page. Roberts écrit sur le pardon, sur la famille qu’on se choisit, sur la beauté qui pousse là où on s’y attend le moins. Je l’ai fini en ayant la sensation d’avoir vécu une deuxième vie en parallèle de la mienne. C’était sublime.
Crime et Châtiment (Dostoïevski)
On le présente toujours comme « le roman sur le meurtrier qui culpabilise ». C’est un peu comme résumer la mer en disant qu’elle est mouillée.
Ce que Dostoïevski
Ce que j’en ai retenu, c’est notre génie pour nous raconter de belles histoires sur nous-mêmes. Raskolnikov ne tue pas par cruauté : il tue parce qu’il s’est construit une théorie impeccable. Il a raisonné. Il a une thèse. Et le roman entier consiste à le regarder être lentement démoli, non par la police, mais par une petite voix intérieure qui n’a jamais lu sa thèse.
Depuis, je me méfie des gens qui ont des théories trop propres pour justifier ce qui les arrange. Moi y compris, les soirs où je m’explique pourquoi je mérite encore une glace après le crumble aux pommes.
Vers le phare (Virginia Woolf)
Il ne s’y passe rien. Je préviens. Des gens veulent aller voir un phare, et la météo les embête.
Sauf que, dessous, tout bouge. Woolf attrape l’insaisissable : la pensée qui saute du coq à l’âne, le souvenir qui surgit en épluchant des légumes, ce qu’on n’arrive jamais à dire à voix haute aux gens qu’on aime. Elle a fait entrer dans les livres le bruit de fond de nos têtes.
Lire Woolf, ça recalibre un peu. Après, on lit les autres romans plus lentement, en cherchant ce qui se passe en dessous. C’est un peu agaçant, d’ailleurs. On ne peut plus lire pareil. Mais c’est le bon genre d’agaçant.
L’Étranger (Camus)
Un homme ne pleure pas à l’enterrement de sa mère, et toute la société décide que c’est un monstre.
J’ai lu ça à 19 ans en trouvant Meursault froid. Je l’ai relu à trente-cinq et j’ai compris qu’il n’était pas froid : il était incapable de mentir dans un monde qui carbure au petit mensonge poli. Ce n’est pas le même livre. Ou alors ce n’est pas la même lectrice. C’est ça, les grands livres. Ils restent immobiles pendant qu’on vieillit en face d’eux. C’est nous qui changeons de chaise.
Stoner (John Williams)
La vie d’un professeur de lettres dont l’existence, sur le papier, n’a rien de remarquable. Un mariage raté, une carrière modeste, des chagrins ordinaires. Le résumé donne envie de faire une sieste.
Et c’est l’un des romans les plus bouleversants que je connaisse. Parce qu’il dit, sans jamais hausser la voix, qu’une existence « sans éclat » peut être pleine, digne, traversée d’amour et de sens. Je l’ai refermé en regardant ma propre vie autrement : mes lundis, ma vaisselle, mon quotidien… Un livre qui te réconcilie avec le fait de ne pas être un personnage extraordinaire (spoiler : presque personne ne l’est, et ce n’est pas grave).
Cent ans de solitude (Gabriel García Márquez)
Une famille, un village, plusieurs générations qui portent toutes plus ou moins le même prénom (ce qui, je l’avoue, m’a obligée à faire un arbre généalogique au crayon dans la marge, comme une enquêtrice un peu dépassée).
Mais wow ! García Márquez raconte le temps comme une spirale : tout revient, tout se répète, les mêmes erreurs, les mêmes amours, les mêmes solitudes, génération après génération. On en ressort avec la sensation d’avoir compris quelque chose sur les familles qu’aucun manuel de psychologie n’a jamais réussi à me dire aussi bien.
Vous noterez qu’il n’y a pas de baleine dans ma liste. J’ai essayé, Moby-Dick. On s’est quittés bons amis vers le chapitre sur la classification des cétacés. Je le mentionne par honnêteté : aucune liste n’est universelle et celui qui vous dit le contraire essaie sûrement de vous vendre quelque chose.
Je ne crois pas que ce soit une affaire de culture. On peut citer cent titres et n’avoir été remué par aucun. Et on peut avoir lu trois livres dans sa vie, mais les avoir laissés faire leur petit travail de remue ménage intérieur.
Les gens qui ont vraiment lu, on ne les reconnaît pas à leurs références. On les reconnaît à une certaine façon de regarder les autres. Plus lente. Plus curieuse. Un peu plus indulgente, aussi, parce qu’on a passé des centaines d’heures à vivre dans la tête de gens qui n’étaient pas nous.
Alors, oui, il y a plein de livres qu’on termine. Et puis il y a ceux qui ne nous quittent jamais vraiment. Ils continuent, des années plus tard, à tourner leurs pages quelque part en nous.
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